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Mister Kim, une retraite militante
Alain Devalpo (juin 2003)

Rares sont ceux qui défient le pouvoir chinois pour venir en aide aux réfugiés nord-coréens en Chine. Le Sud-coréen Sang-Hun Kim a agi clandestinement durant des années. Aujourd’hui, il porte l’affaire sur la place publique.

« Les 25 réfugiés marchaient sur le trottoir d’en face, à ma hauteur, jouant aux touristes. Arrivé devant l’ambassade d’Espagne de Pékin, je me suis baissé pour refaire mon lacet. C’était le signal. Ils ont trompé la vigilance des policiers chinois et sont entrés dans l’ambassade. C’était le 14 mars 2002, aujourd’hui, ils vivent tous en Corée du Sud. » Les cheveux blancs, 70 ans, l’homme qui raconte cela sans un mot sur les risques qu’il encourait vient d’être désigné héros asiatique 2003 par la revue américaine Time. Sang-Hun Kim brandit fièrement l’article ainsi que ceux parus depuis dans la presse de Séoul : « On me regarde autrement. Même ma femme me traitait de fou. » Les années de propagande anti-nord-coréenne sans nuance entre le régime autoritaire de Kim Jong-Il et les habitants marquent encore la Corée du Sud et entretenir des relations avec les frères ennemis du Nord reste suspect.

C’est en 1997 que Mr. Kim, jeune retraité, découvre l’absolue précarité de ceux qui, fuyant les persécutions et les famines récurrentes, franchissent, au péril de leur vie, le Tumen, fleuve frontière entre la Corée du Nord de l’Empire du milieu. De l’autre côté, redoutant plus que tout d’être rapatrié dans leur pays où les attendent les camps de travaux forcés, les hommes acceptent d’être réduits à l’esclavage, les femmes à la prostitution ou vendues en mariage.

« À l’époque, quelques groupes religieux tentaient d’améliorer leur sort. Je n’ai rien contre la charité mais je place mon action sur le terrain des droits de l’homme », poursuit Mr Kim, volontaire d’Amnesty Corée et ancien employé des Nations Unies. Au mépris de ses engagements internationaux, la Chine, signataire du protocole de l’ONU sur le statut des réfugiés, refuse d’étudier les demandes d’asile – ce serait une condamnation implicite de l’allier nord-coréen – et considère ces gens, au nombre de 300 000 selon certaines sources, comme des migrants économiques illégaux.

Depuis 2001, les rafles se multiplient et la répression vise désormais ceux qui leur viennent en aide et qui encourent des peines allant jusqu’à 7 années de prison. Jae-Hyun Seok, un photographe sud-coréen indépendant, collaborateur du New York Times et ami de Mr. Kim, vient d’être condamné à deux ans de prison au cours d’un procès inique pour avoir été appréhendé en compagnie de réfugiés.

Kim Sang-hun dans les rues de Seoul

Les premières années, Mr. Kim agit clandestinement avec ses propres deniers : « c’est une manière de dépenser sa retraite comme une autre ». Il parvient à faire sortir de Chine des premiers réfugiés. En 2002, il revoit sa stratégie suite au durcissement des autorités chinoises et à l’arrestation d’un travailleur humanitaire japonais. « Cela a fait grand bruit au Japon. Les journaux ont protesté, Tokyo a fait pression et il a été libéré au bout de 8 jours ». À Séoul, au contraire, on préfère la politique de l’autruche pour ne pas ternir les relations sino-coréennes et c’est dans l’indifférence que des Sud-coréens croupissent dans des geôles chinoises.

Mr Kim décide de médiatiser son action et monte l’opération de l’ambassade d’Espagne. « Je disais aux volontaires : nous n’avons que 50 % de chances de réussir. L’un d’eux m’a dit, même avec 1 %, je tente l’aventure ». Aujourd’hui, ne pouvant plus poser un pied sur le sol chinois, il milite à visage découvert depuis Séoul. « Le Haut Comité aux Réfugiés de l’ONU ne se bat pas pour avoir accès à ces gens-là. Le problème n’est pas uniquement sud-coréen, la communauté internationale doit se mobiliser et faire pression sur la Chine ».

Des organisations comme Médecins Sans Frontières ou Human Rights Watch relaient son message(1). Mais cet appel a peu d’écho pour l’instant et Pékin poursuit sa politique de répression. La condamnation de Jae-Hyun Seok est un message clair : ne répondez pas à l’appel au secours désespéré des réfugiés nord-coréens ; leur apporter une aide est criminel. Mais Sang-Hun Kim ne vacille pas : « Tant que des Nord-coréens seront dans la détresse, je ne commettrais pas le crime du silence ».

(1) Rapport de MSF de mars 2003 : « La situation désespérée des réfugiés nord-coréens ». Rapport de Human Rights Watch de novembre 2002 : « L’exode invisible : les Nord-coréens en République Populaire de Chine ».

Article paru dans La Chronique, le mensuel d’Amnesty International.
Alain Devalpo