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Le baduk, un art majeur
Alain Devalpo (août 2003)

Le Paduk, ou Baduk, connu en occident sous le nom de jeu de Go n’a pas pris une ride en Corée du Sud.

Jeu millénaire – il serait apparu il y a 4000 ans – le Paduk, ou Baduk, connu en occident sous le nom de jeu de Go, n’a pas pris une ride en Corée du Sud. Il y a les bande-dessinées baduk, la chaîne câblée Baduk TV ou encore un magazine tirant à 40 000 exemplaires et des dizaines de sites Internet. Le baduk reflète même l’actualité d’une Asie du Nord-est où persiste la rivalité Chine, Japon, Corée. En baduk comme dans d’autres domaines, Séoul a détrôné Tokyo, invincible il y a 20 ans, et tente de résister à la puissance montante de Pékin.

Dans les années 90, la Corée travaille d’arrache-pied pour surpasser le voisin japonais. Il s’agit de prendre une revanche sur l’histoire et l’occupation japonaise de la péninsule au cours de la première moitié du XXe siècle. Le baduk n’échappe pas au mot d’ordre et quatre jeunes Sud-coréens bousculent la donne en s’imposant face aux maîtres japonais. Parmi eux, Lee Chung-Ho, surnommé à l’époque le « Mozart du baduk » en raison de son jeune âge, toujours numéro Un mondial. Dans leur sillage, ces vedettes entraînent des milliers de jeunes et un regain d’intérêt pour ce jeu de stratégie. Ce pays de 47 millions d’habitants compte désormais 1000 écoles de baduk et plusieurs millions de licenciés.

Le baduk, un art majeur

Bien plus qu’un simple passe-temps, il s’agit pour les mordus d’un véritable apprentissage de la vie. Cet « art majeur » qui faisait partie de l’éducation des rois et des empereurs serait doté de toutes les vertus : concentration, apprentissage de la rigueur, contrôle de soi. Les parents courent inscrire leurs enfants dans ces écoles qui promettent à leurs élèves une belle scolarité. Les résultats se récoltent quelques années plus tard et effectivement c’est dans les clubs des trois meilleures universités de Corée qu’on retrouve ceux qui maîtrisent au mieux les subtilités de cette grille de 19 lignes sur 19 aussi appelé go-ban.

Depuis sept ans, le baduk a même gagné la plus haute sphère de l’éducation ; l’Université de Myong-Ji a ouvert le seul département universitaire au monde qui lui est entièrement consacré. Au sein d’un campus au sud de Séoul, au pied de montagnes boisées, dans un environnement et un isolement quasi religieux, une centaine d’étudiants s’initient au mystère de l’infinité de stratégies possibles. Hahn Sang-Dae, 6e dan, y est professeur. Il a attrapé le virus baduk très tardivement, à 27 ans, et lui consacre, 30 ans plus tard, deux heures par jour : « Le baduk est une philosophie qui est le reflet de nos vies. Il s’agit d’être ni trop défensif, ni trop agressif. C’est une recherche de la vérité. En tentant de jouer de manière toujours plus harmonieuse, nous nous approchons de cette vérité. »

Plus encore, l’étude du baduk pourrait avoir des retombée dans d’autres domaines. « D’un point de vue informatique, la réflexion sur les algorithmes utiles pour jouer est très liée aux algorithmes qui permettent de résoudre des problèmes complexes d’Intelligence artificielle », explique Tristan Cazenave, 1er dan, enseignant chercheur en Intelligence artificielle à l’Université Paris 8. Preuve en est la première conférence internationale sur le baduk organisée en 2001 par Myong-Ji et dont les exposés scientifiques dépassaient largement le cadre d’un go-ban.

M. Cazenave est revenu de Corée impressionné par le niveau des jeunes prodiges : « Le premier soir nous avons joué contre l’équipe féminine de l’Université qui a gagné 14 à 5. Le lendemain nous avons rencontré l’équipe masculine et les choses se sont corsées : 17 à 2. Le surlendemain, on nous a emmené dans une école pour affronter la classe B composée d’enfants de 7 à 13 ans. Résultat : 19 à 0. Pour les enfants bien-sûr. Sans commentaire. » Le millier de licenciés de la fédération française de go a donc encore du pain sur le damier avant de mettre en péril la suprématie sud-coréenne.

Devenir pro est le rêve de nombreux jeunes coréens. En baduk comme dans d’autres disciplines, les élus sont rares et triés sur le volet. La hankuk kiwon, la fédération coréenne de paduk, a mis au point un système impitoyable d’étudiants professionnels pour sélectionner les meilleurs. Mais ce jeu n’est pas qu’une affaire de pros et reste très populaire et convivial. On y joue dans les parcs, dans des salles de jeu publiques et de plus en plus sur Internet. Jin-Sang, la trentaine, bientôt père de famille, est un homme occupé mais chaque semaine, il avoue jouer deux ou trois fois avec des amis par ordinateur interposé.

Des jeunes qui ne jouent pas comme les anciens. Le baduk n’est pas seulement une affaire de géopolitique dans la région Asie, c’est aussi un miroir de ces sociétés qui ont connu de spectaculaires bouleversements au cours des dernières décennies. Le baduk n’échappe pas au conflit des générations pourtant avec ses règles aussi simples qu’intemporelles et son damier en bois, il reste de marbre.

Lien de la fédération française de Go : http://ffg.jeudego.org/
Article paru dans le quotidien La Croix sous la signature de Gilles Moinard
Alain Devalpo