Accueil www.macoree.com

Le TGV coréen
Alain Devalpo (mars 2004)

Après une épopée technologique de dix années d’un coût de 18 milliards d’euros, la Corée du Sud devient le second pays d’Asie à disposer d’un train à grande vitesse avec le Japon et son Shinkansen. Ce 1er avril, c’est la mise en service commercial du Korean Train eXpress, ou plus simplement du KTX qui filera à des pointes de 300 km/h entre Séoul et Busan, la seconde ville du pays (412 km). Sur son parcours, le train desservira les villes de Daejon et Daegu. Le KTX est un proche cousin du TGV Nord-Europe puisqu’en 1994, après une rude compétition avec les Japonais et l’Allemand Siemens, c’est le consortium emmené par Alstom qui avait remporté l’appel d’offre : un contrat d’une valeur de 2 milliards d’euros (dont 1 milliard pour Alstom). À l’époque, le président François Mitterrand avait fait le déplacement à Séoul ; c’était la première visite officielle d’un chef d’état français en Corée.

Le projet initial prévoyait une mise en service en 2002 mais la construction de la voie a connu des déboires dans les premiers temps. Au milieu des années 90, la Corée fut secouée par les effondrements d’un pont et d’un grand magasin qui causèrent des dizaines de victimes et révélèrent les disfonctionnements du secteur de la construction d’alors. Les autorités lancèrent une reprise en main des entreprises coréennes de génie civil ; pari réussi puisqu’elles ont réussi à dompter une géographie accidentée : 1/3 de la voie nouvelle est constitué de tunnels et un second tiers de ponts.

Puis ce fut la crise asiatique financière de 1997/98 qui imposa la redéfinition du projet. En 2000, il fut décidé que la mise en service s’effectuerait en deux phases. La première s’achève avec l’ouverture d’une ligne TGV entre Séoul et Daegu, ainsi que l’électrification et la modernisation du tronçon Daegu – Busan. La deuxième phase prévoit que l’ensemble de la ligne sera opérationnelle pour la grande vitesse en 2008. Il faudra alors 1h56 pour traverser la Corée contre plus de 4h30 jusqu’à ce jour. Le KTX est un TGV avec quelques adaptations à la coréenne : le train a 18 voitures dont deux semi-motorisées et deux motrices ce qui ne permet pas de le dédoubler comme le TGV.

Le TGV coréen

« On a longtemps attendu la construction du TGV en Corée, explique Kim Yong-Tae, un employé de la fonction publique, ancien étudiant de Sciences Po en France. Il va exercer une grande influence sur notre vie quotidienne. » Première révolution, le KTX va accélérer la décentralisation mise en œuvre par le gouvernement pour désengorger la région de Séoul où vit un Coréen sur trois. La KNR, la SNCF coréenne, a déjà montré l’exemple en déménageant son siège de Séoul à Daejon.

Le KTX symbolise aussi un succès technologique. « L’entrée de la Corée dans la « grande vitesse » coïncide avec la révision du modèle de croissance qui, confronté à la concurrence chinoise, cherche une sortie par le haut », explique Patrice Couvègnes, le président de la Chambre de commerce et d’industrie franco-coréenne qui souligne le désir de ce pays de développer des coopérations internationales. Le KTX devient de fait le phare de la coopération France-Corée puisqu’il s’agit d’un des plus importants transferts de technologie jamais réalisé entre deux pays. « Nous avons appris progressivement aux entreprises coréennes à réaliser l’ensemble des composants du train », affirme Marc Chatelard, président d’Eukorail, la filiale d’Alstom à Séoul, un habitué des grands ouvrages puisqu’il a déjà supervisé le chantier transmanche. « 350 000 pages de documentation ont été transférées et plus de 1000 Coréens sont venus en formation en France dans nos usines ou dans nos bureaux d’étude, » pousuit-il. Si les douze premières rames ont été construites en France, la 46e a été entièrement fabriquée par les Coréens.

La société sud-coréenne Rotem a hérité du savoir-faire français en matière de grande vitesse. Cette entreprise, détenue à 80 % par le groupe Hyundai, est le premier constructeur de matériel roulant en Corée. « La coopération a été très positive même s’il y a toujours des difficultés notamment en raison de nos différences culturelles, explique Mr Jung, directeur commercial. Les Français, à nos yeux, prennent de longues vacances et il était parfois difficile de contacter nos interlocuteurs. Quand un problème se présentait, Eukorail mettaient en avant les procédures juridiques et se référaient aux conditions du contrat initial. C’est correct dans le principe mais nous ne sommes pas familiers de ce type de procédures. »

Le travail en Corée n’est pas terminé pour la filiale d’Alstom qui doit assurer deux années de garantie. Mais dans le groupe français, on pense surtout au projet chinois de ligne à grande vitesse entre Pékin et Shanghai, sur 1300 km. Paradoxalement ces deux années de retard pourraient servir les intérêts français car pour Marc Chatelard cette actualité tombe au bon moment. « Réussir cette mise en service pratiquement au moment où un appel d’offre va être lancé en Chine est un bon argument de vente puisque le transfert de technologie intéresse aussi les Chinois », précise-t-il.

Le Japon et l’Allemagne veillent jalousement sur leurs secrets technologiques. La France joue-t-elle avec le feu en acceptant de transférer les siens ? Le KTX est un train d’une technologie datant de 1994 et depuis les TGV ont évolué mais on connaît l’expérience des chantiers navals. Partie de zéro, en trois décennies, la Corée est devenue un des plus important constructeur mondial et aujourd’hui ses carnets de commandes sont pleins alors que ceux des chantiers navals français sont vides. Rotem, comme toute entreprise coréenne qui se respecte, voit les choses en grand et se propose, d’ici à 2005, de devenir le quatrième constructeur mondial.

Tout en reconnaissant que Rotem peut s’avérer être un concurrent coriace lors de futurs marchés, Marc Chatelard signale que ces dix années d’étroite collaboration ont créé une atmosphère de partenariat et que les deux entreprises vont œuvrer ensemble au projet de train entre l’aéroport international d’Incheon et Séoul. Un partenariat qui devient une référence dans le domaine de la coopération technique et industrielle entre les deux pays. Le lancement du KTX est d’ailleurs mis à profit pour renforcer les liens et de nombreux évènements sont organisés, dont la visite d’une importante délégation du MEDEF. Le TGV coréen devient la locomotive de la promotion de l’image de la technologie française dans la péninsule. « C’est un des éléments clés du développement des relations d’affaires entre les deux pays », assure-t-on à la chambre de commerce.

Reportage réalisé pour La Croix sous la signature de Gilles Moinard
Alain Devalpo