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Les réformes du président Roh
Alain Devalpo (septembre 2003)

Bon élève du FMI mais cancre de la classe OCDE avec une législation du travail jugée archaïque et très éloignée des critères européens, la Corée du Sud tente de combler son retard.

Les réformes du président Roh

Non sans tensions, le pays des chaebols (nom des conglomérats sud-coréens), membre de l’Organisation pour la Coopération et le Développement Économique depuis 1996, évolue d’un régime de pratiques paternalistes vers un régime de droit. Une évolution impulsée par le président réformiste Roh Moo Hyun qui occupe la Maison bleue, le palais présidentiel, depuis février 2003. Il a fait voter au cours de l’été des lois qui amorcent une évolution notable du monde du travail sud-coréen.

Le projet qui a fait couler le plus d’encre est celui sur la réduction du temps de travail hebdomadaire de 44 heures à 40 heures avec le passage symbolique à la semaine de cinq jours. « La Corée a connu un développement économique extrêmement rapide passant en 40 ans d’un niveau de moyen-âge à un niveau d’un pays d’Europe du Sud, estime Jérôme Stoll, PDG de Renault-Samsung. Logiquement, ce pays cherche à mettre en place un développement social qui va de pair. »

Dans un pays qui manque de maturité en matière de dialogue social parvenir à un texte a été un feuilleton de trois années dont certains épisodes ont été houleux. À l’occasion des négociations sur la revalorisation des salaires en début d’été, les syndicats ont mis dans la balance la réduction du temps de travail et des grèves ont éclaté. Après deux mois de conflit, les dirigeants du groupe automobile Hyundai Motor ont signé un accord jugé très favorable pour les salariés. Du coup les députés de l’opposition conservatrice majoritaire ont donné, fin août, le feu vert au projet gouvernemental pour éviter une mise en place sauvage de la réforme.

Pour Philippe Tirault, consultant à Séoul, « même s’il y a encore de nombreuses incertitudes dans la nouvelle loi et sur la manière dont elle va être appliquée, la communauté d’affaire est satisfaite d’avoir un cadre de travail ». Dans sa note du 24 septembre, la mission économique de Séoul est aussi confiante : « La Corée dispose de “réserves” de productivité considérables. Cela permettra de réduire l’impact des augmentations de salaires sur les coûts salariaux par unité produite et donc sur la compétitivité des produits industriels coréens. » Le passage à la semaine de 5 jours sans réduction de salaire est compensé, entre autres, par la réduction du coût des heures supplémentaires et du nombre des jours fériés. Puis pour certains patrons, c’est l’occasion d’une réorganisation du temps de travail. Une banque française présente en Corée a déjà reparti les heures du samedi matin au cours de la semaine.

Les syndicats sont mécontents et brandissent la menace de nouvelles grèves. Ils évaluent que les salaires vont baisser de 20 % avec la fin du paiement obligatoire des jours de congé non pris, une pratique très courante, et dénoncent le délai d’entrée en vigueur de la réforme. Pour les entreprises de plus de 10 000 employés, la date butoir est fixée au premier juillet 2004 (1er juillet 2005 pour la majorité des entreprises étrangères), mais ce n’est qu’en 2011 que tous les travailleurs coréens chômeront deux jours par semaine.

En réponse à la bravade des syndicats, le président a déclaré son intention de réformer le droit de grève. Un discours destiné aux investisseurs mais surprenant pour cet ancien avocat de syndicalistes au temps de la dictature. La décrue des investissements étrangers, l’essoufflement de la croissance et la montée de la concurrence chinoise réduisent sa marge de manœuvre.

Autre réforme pour laquelle le gouvernement a dû batailler, celle sur le statut des travailleurs immigrés. Sous couvert de transfert de technologies vers les pays en voie de développement, un système insidieux de stage permet aux PME de faire venir une main-d’œuvre bon marchée principalement de Chine et d’Asie du Sud-est. Ces stagiaires deviennent rapidement clandestins et selon les autorités 80 % sont en situation illégale. Là encore, Roh Moo Hyun a souhaité instaurer un cadre légal. « Cette loi n’est pas satisfaisante car beaucoup vont rester dans la clandestinité, mais c’est un premier pas. », déclare le Père Michel Ronsin qui assiste ces travailleurs pour le compte du diocèse de Séoul.

L’ambition déclarée du chef de l’état est de refonder l’ensemble des lois du travail d’ici à 2005 pour combler le retard sur les standards internationaux. Pour ce faire, il lui faut aussi rendre plus transparentes les pratiques des chaebols mais rares sont les avancées dans ce domaine. Puis les projets du président réformateur vont dépendre du résultat des élections législatives d’avril 2004 ; obtenir une majorité parlementaire faciliterait ses desseins.

Reportage réalisé pour La Croix sous la signature de Gilles Moinard
Alain Devalpo