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La Corée du Nord n’a pas pu cacher l’accident de Ryongchon
Alain Devalpo (avril 2004)

L’explosion de deux convois de marchandises dans la gare de Ryongchon a fait officiellement 161 morts et 1 300 blessés. Exceptionnellement, le régime a en partie informé sa population du drame.

Quelles seront les conséquences de l’onde de choc de l’explosion qui s’est produite dans la gare nord-coréenne de Ryongchon. Peut-elle déstabiliser le régime du dictateur Kim Jung-il ? Cette question et beaucoup d’autres brûlent les lèvres des réfugiés nord-coréens présents à Séoul.

Retour sur l’enchaînement des faits. Jeudi 22 avril, 13h00, heure de Pyongyang, une explosion retentit à Ryongchon, une ville de 130 000 habitants du nord-ouest de la Corée du Nord, à une vingtaine de kilomètres de la frontière chinoise. La violence est telle que des pêcheurs du fleuve frontalier, le Yalu, assurent avoir vu un champignon de fumée noire s’élever dans le ciel, ce qui a été confirmé plus tard par des photos satellites. Impossible d’en savoir plus dans un premier temps, les communications téléphoniques avec cette région étant inexistantes et le silence des autorités de Pyongyang, comme à l’accoutumée, le plus total.

La nouvelle et les rumeurs se propagent pourtant car même si elles sont contradictoires et parcellaires des informations filtrent. Du fait de la proximité de la frontière, la culture du secret des autorités est brisée. Autre raison expliquant ces premières fuites, la présence du coté chinois de nombreuses familles d’origine coréenne et de réfugiés nord-coréens. Des réseaux d’entraide existent puisque certaines ONG évaluent à 300 000 le nombre de Nord-coréens clandestins qui y vivraient tout en gardant des contacts avec l’autre rive. Et ces réseaux sont en relations avec des organisations internationales qui relaient l’information aux médias.

Après deux jours de silence, Pyongyang finit par reconnaître samedi par le biais de l’agence de presse officielle qu’une explosion provoquant d’importants dégâts a bien eu lieu. Selon le site Internet de la KCNA, ce serait « un contact électrique dû à une négligence pendant une manœuvre de wagons remplis d’engrais de nitrate d’ammonium et de wagons citernes » qui serait à l’origine du drame. Une version à prendre avec réserve, la KCNA étant l’agence officielle chargée de promouvoir l’image du dirigeant Kim Jung-il, un adepte du culte de la personnalité. Aucun chiffre concernant le nombre de victimes n’est donné ; le communiqué est bref mais le changement de ton est notable.

Tout aussi inhabituel pour ce pays ermite, paradis terrestre selon la propagande officielle et dont le dogme est l’auto suffisance, le communiqué remercie la communauté internationale pour ses propositions d’aide humanitaire. Une délégation de représentants de l’ONU, de la Croix-Rouge internationale et d’autres organisations humanitaires présentes à Pyongyang est autorisé à se rendre sur place pour évaluer les besoins.

Ce changement d’attitude des autorités nord-coréennes reste à expliquer. On ne peut évoquer simplement l’urgence due au bilan humain chiffré dans un premier temps à 3000 victimes. À Séoul, les journaux ont plongé dans leurs archives et rappellent que, en raison de l’état de délabrement du réseau ferroviaire, ce n’est pas la première catastrophe. En janvier 2000, un accident aurait fait un millier de victimes ; en 1997, un autre plus de 2000. Des chiffres qui sont bien sûr au conditionnel car Pyongyang n’a jamais confirmé ces accidents et à l’époque le secret le plus total avait entouré ces drames.

Dimanche matin, les premières photos circulent attestant de la violence de l’explosion. L’un des clichés montre un membre de la Croix Rouge nord-coréenne au visage impassible et quelques chalands au milieu d’un champs de ruine. La responsable d’une ONG irlandaise qui a pu se rendre sur place, assure avoir vu un cratère d’au moins 50 mètres de profondeur. « C’était probablement plus profond. Des bulldozers étaient en train de le combler », a-t-elle raconté.

Toujours selon les premiers témoins qui évoquent un tableau apocalyptique, l’explosion a provoqué des dégâts dans un rayon de quatre kilomètres. Un employé de la Croix-Rouge présent sur les lieux de la catastrophe a décrit les environs immédiats du site de l’explosion comme « anéantis », rapporte un porte-parole de l’organisation humanitaire. Jay Matta, employé de la Croix-Rouge à Pyongyang qui a pu se rendre sur place, évoque « un cratère comme si une boule de feu » s’était abattue sur les lieux, a rapporté John Sparrow, porte-parole de l’organisation à Pékin. « La gare ferroviaire et les environs immédiats ont été anéantis. »

Tout aussi déroutant, ce même jour, la chaîne de télévision d’informations continues sud-coréenne YTN annonce que la télévision nord-coréenne a commencé à informer sa population de l’explosion. La chaîne a montré des images de la télévision nord-coréenne sur lesquelles un présentateur lit un communiqué succinct : « Beaucoup de diplomates basés dans la DPRK (République populaire démocratique de Corée) et de représentants d’organisations internationales ont visité les lieux et donné de l’aide, comme des médicaments, de la nourriture et autres denrées de bases », a déclaré ce présentateur.

Dimanche soir, le bilan provisoire se chiffrait à 161 morts, plus de 1 300 blessés et de 30 000 personnes « affectées » par la catastrophe. Outre ce bilan humain, l’explosion pourrait avoir d’autres conséquences. La gare de Ryongchon est un nœud ferroviaire vital pour la Corée du Nord. « C’est la porte d’entrée de toutes les marchandises provenant de Chine, explique un médecin allemand Norbert Vollertsen. Si le passage est bloqué, la Corée va affronter des difficultés d’approvisionnement et un véritable blocus économique pouvant entraîner une crise humanitaire. La prochaine récolte ne se fera pas avant août. »

Si on commence à avoir une idée plus précise du bilan de la tragédie, de nombreux mystères continuent de planer. La thèse officielle de l’accident dû à une négligence est-elle crédible alors que neuf heures plus tôt, selon la version la plus commune, le train du dirigeant Kim Jung-il, de retour de Pékin, traversait la gare ? Les Nord-coréens présents à Séoul et leur entourage ont du mal à croire à une coïncidence. Quatre jours après l’explosion, les questions restent donc beaucoup plus nombreuses que les réponses.

Article publié dans le quotidien La Croix sous la signature de Gilles Moinard
Alain Devalpo