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Roh Moo Hyun ressuscité par les urnes
Alain Devalpo (avril 2004)

Le parti présidentiel URI remporte la majorité absolue à la chambre d’une courte tête.

En donnant une courte majorité absolue au parti Uri à l’assemblée nationale, les électeurs sud-coréens ont transformé les élections législatives du 15 avril en un plébiscite en faveur de Roh Moo Hyun, le président réformateur écarté du pouvoir suite au vote d’une procédure de destitution par les députés conservateurs, le 12 mars dernier. Ce vote très impopulaire a provoqué un sursaut de l’opinion publique et le parti présidentiel a triplé son nombre de sièges. Que ce soit par un vote de la nouvelle assemblée annulant le décret de destitution ou par une décision de la Cour constitutionnelle, l’ancien défenseur des droits de l’Homme du temps de la dictature a toutes les chances de réintégrer ses fonctions de chef d’état. Il n’aura plus face à lui une opposition parlementaire qui s’opposait systématiquement à ses projets depuis sa prise de fonction et bénéficiera de la majorité lui permettant de promouvoir la politique de réforme à laquelle il s’est engagé. À commencer par une réforme des mœurs politiques.

Roh Moo Hyun ressuscité par les urnes

Comme lors des présidentielles de décembre 2002, c’est la mobilisation de l’électorat jeune peu politisé qui a fait penché la balance et c’est la seconde victoire de la « démocratie digitale ». La Corée, pays où les deux tiers de la population ont moins de 40 ans et numéro un de la connexion à haut-débit, est à l’avant garde des modes d’expression directe sur le web. C’est en diffusant des messages sur des sites Internet ou sur les téléphones portables que les groupes civiques ont pu mobiliser d’impressionnants cortèges de manifestants dénonçant la destitution. Ces organisations ont aussi mis en ligne des « listes noires » de candidats qu’elles accusaient de corruption. Enfin, au cours de la campagne, ce sont les journaux en ligne comme Ohmynews qui ont fait l’opinion. Ohmynews est uniquement diffusé sur Internet et revendique 20 à 30 millions de pages lues par jour, soit 1 à 2 millions de visiteurs quotidiens. Il est réalisé par une rédaction de 40 journalistes qui collaborent avec 28 000 « journalistes citoyens » bénévoles, du professeur de faculté à la ménagère.

Si la victoire du parti Uri devrait mettre fin à la crise politique ouverte par le vote de destitution, l’état de grâce va être de courte durée. Des choix cruciaux sont à prendre rapidement notamment à propos l’envoi de 3000 soldats supplémentaires en Irak ; décision prise par l’ancienne majorité conservatrice en réponse à la demande de Washington qui a un argument de poids avec la présence de 37 000 GI’s dans la péninsule en rempart aux velléités de la Corée du Nord. Ce débat, comme beaucoup d’autres, a été totalement occulté durant la campagne par l’affaire de la destitution. Il va resurgir d’autant plus vivacement qu’officiellement le parti Uri soutient ce projet alors que nombre de ses membres et de ses électeurs y étaient déjà opposé avant les récentes prises d’otages de civils étrangers (dont 10 Sud-coréens relâchés). Le risque de divisions au sein de ce jeune parti formé il y a quelques mois par des dissidents du Parti Démocrate du Millénaire (MDP), parti de l’ex-président Kim Dae-Jung, n’est pas à écarter. Le débat va être d’autant plus délicat à gérer que la majorité à la chambre de ce parti n’est que de trois sièges.

Plusieurs autres signes synonymes de changements ont marqué ce scrutin à commencer par la féminisation des listes. Les listes ont été mixtes et deux candidates figuraient à la tête de deux des trois plus importantes formations en compétition. Même si on peut soupçonner les hommes d’avoir mis les femmes en avant pour éclipser les affaires de corruption, cela dénote une évolution importante dans cette société encore très imprégnée par le confucianisme. Le recul du régionalisme qui jusqu’à présent poussait les électeurs à voter en fonction de la région d’origine des candidats et non pas en fonction d’un projet de société a aussi été noté par tous les observateurs comme étant une preuve de maturité de l’électorat. Il y a enfin l’entrée remarquée quoique discrète (10 sièges) à l’assemblée pour la première fois d’un parti « de gauche » proche des syndicats, le Parti Démocrate du Travail (PLD). Ce mouvement ouvre une troisième voie entre réformateurs et conservateurs qui, tout en s’opposant, ont des politiques économiques et sociales très proches.

Ce 15 avril, les électeurs ont restauré la jeune démocratie sud-coréenne qui avait vacillé le 12 mars et ont fait clairement savoir qu’ils étaient décidés à poursuivre sur la route du changement.

Inédit
Alain Devalpo