Accueil www.macoree.com

Des élections législatives à enjeu présidentiel
Alain Devalpo (avril 2004)

Plongée dans une profonde crise politique, la Corée du Sud vote ce 15 avril.

35 millions de Sud-coréens âgés de plus de 20 ans sont appelés à élire 299 députés au cours d’un scrutin à un tour mixant majorité et proportionnelle afin de constituer le 17e parlement. La Corée n’a pas de sénat. L’enjeu dépasse le cadre de simples élections législatives depuis le vote, le 12 mars, par le parlement de la procédure de destitution qui a écarté du pouvoir le président Roh Moo Hyun élu en décembre 2002. Son avenir est aussi suspendu aux résultats. Parmi les 13 listes en compétition, dominent les conservateurs du Grand Parti National (GPN), le Parti Démocrate du Millénaire (MDP) parti de l’ex-président Kim Dae-Jung et le jeune parti Uri qui rassemble les partisans de Roh et dont beaucoup de membres sont des dissidents du MDP.

Des élections législatives à enjeu présidentiel

Depuis sa prise de fonction en février 2003, la cohabitation entre le président réformateur et le parlement dominé par le GPN a toujours été houleuse. Les conservateurs ont systématiquement attaqué cet ancien avocat, défenseur des droits de l’Homme du temps de la dictature et se sont opposés aux réformes promises lors de sa campagne ce qui a déboussolé ses partisans. Roh, personnage atypique qui garde ces distances avec l’establishment politique jusqu’alors dominé par la figure d’un chef d’état paternel et autoritaire, a commis quelques gaffes générant un climat d’inquiétude que ses adversaires ont mis à profit pour porter l’estocade. Prétextant une légère entorse du président au code électoral, ils se sont alliés au MDP qui s’est radicalisé après la naissance du parti Uri pour détourner à des fins politiques la procédure légale permettant la mise en accusation du chef de l’état.

« Ce fut une lourde erreur, estime Yoo Junghwan, professeur de sciences politique. L’opinion publique n’a pas accepté qu’un parlement sortant à qui il restait quatre semaines de mandat chasse un président entrant à qui il reste quatre ans. » Au lendemain du 12 mars, la Corée à vécu les plus importantes manifestations depuis celles de 1987 qui avaient entraîné la chute de la dictature ; des cortèges qui se sont déroulés de manière pacifique, contrastant avec les empoignades des députés au sein de l’hémicycle. Dans les sondages, la cote de popularité du président est remontée tandis que celles des partis qui ont voté la destitution ont chuté. Le parti pro-présidentiel créé il y a quelques mois devance très largement le GPN, son principal adversaire, dans les intentions de vote. Enfin, cette destitution très impopulaire devrait provoquer une forte participation des électeurs de moins de trente ans qui constituent 50 % de l’électorat, peu politisés d’ordinaire. Sur les sites Internet, on note un phénomène de mobilisation identique à celui qui avait permit la victoire de l’outsider Roh sur le candidat conservateur, lors des présidentielles de décembre 2002.

Le débat entre partisans et adversaires de la destitution a occulté les autres sujets durant la campagne. Les clivages principaux concernent la politique vis à vis de la Corée du Nord, les relations avec Washington et la présence de 37 000 soldats américains dans la péninsule, ainsi que les réformes politiques à mettre en œuvre pour en finir avec la collusion héritée de la dictature entre les grands groupes économiques et le monde politique. Yoo Junghwan estime que ces élections sont « un duel entre les forces de progrès et les forces conservatrices ». Elles sont aussi le reflet de la fracture entre la génération nostalgique du régime autoritaire et celle qui aspire a une Corée moderne ouverte sur le monde. Le régionalisme qui jusqu’à présent poussait les électeurs a voter en fonction de la région d’origine des candidats s’estompe et ils sont confrontés à des choix de société plus marqués. La moyenne d’âge de la nouvelle assemblée devrait chuter de 15 ans.

Le sort du président Roh est aussi directement lié aux résultats. La procédure de destitution est devant la Cour Constitutionnelle qui doit statuer avant le mois d’août mais le verdict populaire aura une incidence majeure sur la décision finale. La Cour ne devrait pas désavouer le suffrage universel en cas de victoire des partisans de Roh d’autant que son infraction est mineure. À la condition que le parti Uri ne soit pas la proie de luttes internes, le chef de l’état disposerait alors d’une majorité lui permettant de mettre en œuvre la politique de réformes attendue par bon nombre de Coréens. La jeune démocratie sud-coréenne qui a vacillé lors du vote de la destitution pourrait sortir renforcée du verdict des urnes et la crise politique s’avèrerait finalement salutaire.

Inédit
Alain Devalpo