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La Corée crève l’écran
Alain Devalpo (septembre 2004)

À deux pas de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, le coréen du sud LG, allié à Philips, construit l’une des plus grandes usines d’écrans plats du monde. De quoi faire rêver les Occidentaux.

D’ici on aperçoit la rivière Imjin et de l’autre coté la Corée du Nord ». Mr. Oh pointe le doigt vers la cicatrice qui sépare les deux Corée depuis l’armistice de juillet 1953. De part et d’autre de la DMZ (la ligne démarcation sur le 38e parallèle) des milliers de pièces d’artillerie et des dizaines de milliers de soldats sont encore aujourd’hui en alerte. C’est pourtant là, à la sortie de la ville de Paju, que le premier fabriquant mondial d’écrans plats LG Philips LCD, construit un complexe industriel ultramoderne dont le coût approche les 17 milliards d’euros. La coentreprise, détenue à parité avec le néerlandais Philips Electronics, prévoit d’y fabriquer des écrans à cristaux liquides de septième génération (2 mètres sur 2). C’est une rupture radicale avec la logique de la guerre froide qui a prévalu jusqu’alors et qui poussait les investisseurs vers le sud du pays. Jamais investissement de cette ampleur n’a été fait dans cette région sensible. C’est aussi un formidable pari sur l’avenir de la péninsule coréenne.

Du haut de la colline boisée que bulldozers vont raser, on surplombe « l’autoroute de la liberté » qui conduit à Panmunjeom où se trouve le JSA (Joint Security Area). Les miradors et la double rangée de barbelés érigés pour empêcher l’infiltration d’espions nord-coréens sautent aux yeux. « Quand j’étais enfant, l’armée interdisait de venir ici ». Difficile d’arracher plus d’informations à Mr Oh, employé municipal qui a gardé les vieux réflexes : moins on en dit et mieux c’est. Mr Oh assure tout de même qu’il n’est pas plus dangereux d’investir ici qu’ailleurs. Un message qui est parvenu aux décideurs de LG Philips LCD même si cela n’a pas été facile. « Le plus dur a été de convaincre la partie néerlandaise », explique David Kim, à la division de la promotion de la province du Gyeonggy, région qui encercle Séoul et dont Paju fait partie.

600 000 habitants en 2008

Pour séduire les investisseurs, mairie et préfecture ont mises sur pied des équipes de choc travaillant d’arrache pied. « La procédure d’agrément a duré 1 an alors qu’il faut normalement 3 à 4 ans pour obtenir toutes les autorisations », poursuit David Kim. Même discours à la mairie ou les édiles parlent comme des capitaines d’industrie et où l’on a tout fait pour que ce projet ne s’échappe pas vers une des quatre autres villes candidates. Le maire explique vouloir développer Paju autours de ce site, tout comme la ville d’Ulsan a poussé autour des chantiers Hyundai. « La proximité de la DMZ a été un handicap pour notre développement économique. La moitié de la population vit encore de l’agriculture (7,5 %, moyenne nationale). Aujourd’hui, cette proximité peut devenir un atout ». Comme beaucoup de politiques sud-coréens, les élus de Paju raisonnent comme des chefs d’entreprise pour qui le bien-être de ses administrés passe par un développement effréné de leur cité. Là où il y a encore peu on trouvait des rizières, des milliers de logements ont surgit. Les habitants au nombre de 170 000 en 1995, 240 000 aujourd’hui, devraient être 600 000 en 2008.

Guerre ouverte avec Samsung

Le site industriel en chantier, d’une superficie de plus de 3 millions de mètres carrés, est le poumon de cette croissance. Les travaux sont prévus jusqu’en 2009 mais les premiers écrans sortiront dès juin 2005. La moitié de la zone sera occupée par LG Philips LCD. L’autre partie accueillera plus de 200 sous-traitants et laboratoires de recherches et développement. Au total 50 000 emplois devraient être crées.

Les dirigeants du groupe refusent de s’expliquer sur le choix de ce site alors que le dirigeant nord-coréen, Kim Jung-il, poursuit son chantage au nucléaire et que LG Philips LCD a déjà six usines à Gumi, dans le centre du pays. A la mairie, on est plus bavard. Première raison évoquée, la proximité de l’aéroport international d’Incheon puisque 95 % de la production sera exportée. La présence de la main d’œuvre qualifiée que nécessite cette industrie de pointe sortie des universités de la capitale est également mentionnée. Il y a aussi les travaux d’infrastructure financés par les pouvoirs publics et les incitations fiscales : l’entreprise sera exonérée de 100 % des taxes locales pendant 15 ans. Mais nulle doute que le groupe mise surtout sur la poursuite de la politique de détente entre les deux frères ennemis et l’ouverture d’une liaison ferroviaire traversant le royaume ermite de Kim Jung-il en direction de la Chine.

Si LG Philips LCD ne craint pas un déferlement des troupes nord-coréennes, la guerre est par contre ouverte avec son principal concurrent sur ce secteur : Samsung. Le fleuron des chaebols (conglomérats) du pays du Matin calme peut se glorifier aujourd’hui d’une reconnaissance mondiale. Pour être en mesure de reprendre la première place sur ce secteur qui lui a été ravi par LG Philips LCD en 2003 , Samsung Electronics a été cherché un allié au Japon malgré les contentieux qui existent entre les deux pays. En mars 2004, la joint-venture Samsung Electronics (51 %) et Sony (49 %) était rendue publique. Le Japonais rattrape ainsi son retard en matière de R&D dans le domaine des écrans LCD et le Coréen trouve un débouché pour ses produits.

En réplique au projet de Paju, Samsung et Sony ont annoncé le début de la construction d’une usine dite de 7e génération dont le coût avoisine les 14 milliards d’euros, au sud de Séoul. Cette usine, dont l’ouverture est prévue pour 2005, complétera la présence de Samsung dans la région où sont déjà installée 6 sites de production dans ce que les Coréens ont surnommé la Cristal Valley. Cette bataille qui fait rage à coups de milliards d’euros et d’alliances internationales atypiques est une drôle de guerre car LG et Samsung sont sous les ordres d’un seul général ; le gouvernement coréen. Impossible de comprendre la puissance de frappe des entreprises coréennes sans prendre en compte la synergie entre les pouvoirs publics et les industriels comme c’est le cas à Paju. « L’interventionnisme étatique reste très important en Corée », explique Patrice Couvègnes, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie franco-coréenne de Séoul.

Les autorités sud-coréennes viennent de désigner dix pôles stratégiques et prioritaires de développement avec des moyens à l’échelle des ambitions. A titre d’exemple dans le domaine de la domotique, pour 1 euro investit par le secteur privé ces prochaines années, l’état coréen en investira 5 dans la recherche, la formation, les infrastructures. L’industrie des écrans LCD, élevée au rang de priorité nationale. Et pour cause : en 2003, le marché mondial des dalles à cristaux liquides a représenté 20 milliards d’euros et les exportations coréennes se sont chiffrées à une dizaine de milliards d’euros ! Pour 2004, les experts prévoient un chiffre d’affaires mondial équivalent à 30 milliards d’euros (+ 56 % / 2003) et à 35 milliards en 2007. A parts de marché égales, le montant des exportations coréennes devraient donc doubler d’ici 3 ans.

À peine oublié le cataclysme financier de la crise asiatique, le miracle économique coréen se poursuit et affiche une inflexible confiance en lui-même.

Reportage publié dans Le Point
Le 30 septembre 2004
Alain Devalpo