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La face cachée du dragon coréen
Alain Devalpo (mai 2003)

Première partie

Le pays du matin clair a repris son essor mais l’horizon reste bouché pour les soutiers de la machine économique, les femmes et les travailleurs immigrés.

À Séoul, les cerisiers en fleurs sont de retour dans les jardins du Grand Hilton et de son centre de convention futuriste. Devant l’entrée de marbre et de miroir, une femme se tient immobile. Elle brandit une pancarte : Après avoir travaillé durement pendant dix ans, des femmes de chambre ont été licencié pour avoir voulu se syndiquer. « C’est notre seul recours légal pour tenter d’ouvrir un dialogue avec la direction », explique Maria Rhie Chol-Soon, présidente de la KWWAU (Korean Women Workers Associations United) dont les militantes se relaient chaque jour au pied de l’édifice par solidarité avec les 21 employées « soufflées comme des bougies ». En grattant le vernis de la prospérité sud-coréenne apparaissent de fâcheuses pratiques pour un pays qui s’enorgueillit d’être membre de l’OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement économique) depuis 1996 et qui veut faire entendre sa voix dans le concert des nations. Au-delà des apparences, le miracle coréen ne peut pas occulter l’ostracisme qui vise les travailleurs immigrés et surtout 9 millions de travailleuses coréennes.

Miss Hyoung-Ha est assistante de jeu dans un club de golf. Un titre bien ronflant ; c’est une humble caddie qui escorte l’élite sud-coréenne sur les greens depuis 1998. 33 ans, menue et fardée de blanc, elle fait penser aux kisaeng, les courtisanes coréennes équivalant des geishas japonaises. « Je ne suis pas employée par le club de golf, raconte-elle. On considère que je travaille à mon propre compte, je n’ai donc droit à aucune protection sociale. » Flexibilité oblige, pour esquiver les charges les employeurs multiplient les astuces dont le recours à des travailleurs à l’indépendance forcée. Une tendance qui s’est amplifiée après la crise asiatique. « La situation est devenue intolérable. En 2000 nous avons pris contact avec la KWWAU qui nous a conseillé pour créer un syndicat. 12 collègues ont aussitôt été virées. Il a fallu 70 jours de lutte pour parvenir à un premier accord reconnaissant notre association ». Après avoir subit la brutalité des autres travailleurs encouragés par la direction, une caddie est restée 9 mois sans pouvoir travailler.

Comme Hyoung-Ha, 70 % des travailleuses coréennes sont des irrégulières. « C’est inversement proportionnel aux hommes dont 65 % ont un contrat en bonne et due forme, poursuit Maria Rhie Chol-Soon. Ce sont surtout les femmes qui ont payé les frais de la crise de 97 ; licenciées puis réembauché à des salaires moindres et avec des conditions précaires ». Maître Philippe Li, spécialiste du droit du travail, confirme : « La législation très rigide ne s’est pas adaptée à l’évolution économique. Pour la contourner, l’emploi type job est devenu la règle » dans un pays où le patronat paternaliste se formalise peu des lois. 70 % dans le meilleur des cas car les statistiques sont peu fiables. Le taux de chômage officiel de 3 % selon les autorités grimpe à16 % pour la KCTU, un des deux grands syndicats. Avoir des données plus précises sur l’emploi des femmes est l’objectif que s’est fixé Miss Young-Ok Chang du Center for Corporate Social Responsibility. « La tâche m’apparaît démesurée, dit-elle. Les entreprises ne répondent pas à nos enquêtes, la transparence n’est pas encore la règle ».

« Dans un premier temps, ce qui m’a le plus surpris, ce sont les hauts salaires de nos employés, raconte un expatrié français. Puis j’ai découvert une autre réalité. Venez voir ! », dit-il en s’approchant de la fenêtre de son bureau au 16e étage. En bas, au milieu des tours flambant neuves, quelques baraques misérables témoignent de la face cachée du dragon coréen. L’illustration du gouffre qui sépare la situation des employés des compagnies étrangères ou des chaebols, ces conglomérats en voie de restructuration depuis la crise, de la situation de l’immense majorité des travailleurs des PME ou des entreprises familiales. Si les premiers bénéficient de rémunérations parfois plus élevées qu’en France et d’acquis sociaux gagnés par des syndicats intransigeants, les seconds, citoyens de seconde zone, sont corvéables à merci dans les emplois 3D (difficile, dangereux et dégoûtant).

Après le choc de 1997 qui a cassé trois décennies de croissance spectaculaire, les autorités coréennes ont remboursé avec superbe les 57 milliards de dollars prêtés par le FMI en deux ans sans trop prêter attention aux couloirs du métro qui se peuplaient de commerces informels. Une page est tournée ; ce pays n’est plus la terre promise de la plus-value. Même les patrons coréens au patriotisme exacerbé délocalisent en Chine où les salaires sont 15 fois moindre, en Indonésie, voire en Amérique latine. Ce marché est devenu moins attractif malgré la précarité et la flexibilité qui ont gagné du terrain dans le secteur privé et les services publics. « Qu’on soit professeur auxiliaire, femmes de ménage ou diététicienne, le salaire d’un irrégulier est inférieur de 50 % aux réguliers, raconte Mme Han, diététicienne dans un collègue public. Nous n’avons pas de congés payés et on peut nous remplacer au pied levé sans explication ».

Délaissées par les principaux syndicats puisque non régulières, les travailleuses les plus pugnaces soutenues par des associations comme la KWWAU se prennent en charge. « Dans la région du Gyeonggi, au nord de Séoul, nous avons été 200 diététiciennes à nous organiser. Malgré les pressions, nous avons obtenu qu’un contrat aille jusqu’à son terme et que 40 % des futures embauches soient faites parmi nous. Sur la lancée, nous allons créer un syndicat interprofessionnel ». Des victoires modestes. Miss Hyoung-Ha et ses collègues caddies ont obtenu un congé maternité d’un an, non payé mais avec une réembauche précaire à la clé.

La Corée du Sud qui fait partie des pays les plus avancés de la région Asie en matière de protection sociale reste très en retrait par rapport aux critères européens. La mondialisation qui impose ses rythmes de productivité et de compétitivité rend malaisée la lutte des travailleurs irréguliers. Les irrégulières doivent en plus faire face aux traditions liées au confucianisme encore très rigide au pays du matin calme. Tout a été très vite, trop vite. Aujourd’hui, impossible de circuler dans des rues qui étaient sans voiture, il y a 30 ans. Les mentalités n’ont pas pu suivre un tel rythme ce qui attise les frictions entre générations. Un exemple : le mariage arrangé est encore la règle dans ce pays plus avancé que l’Europe dans le domaine des nouvelles technologies. Travailler, vivre indépendante et rencontrer le grand amour reste pour beaucoup de jeunes femmes du domaine du feuilleton télé.

Pourtant elles sont de plus en plus nombreuses à refuser le mariage traditionnel ou à divorcer mais à quel prix ? La célibataire va être la cible du qu’en dira-t-on. En cas de séparation, la mère est répudiée et la garde des enfants est automatiquement confiée à la famille du père. « Évitez les clichés, prévient Hélène Lebrun, religieuse et enseignante qui vit depuis 1980 à Séoul. La société coréenne a sa propre logique. Sous la couche de machisme, les maîtresses de maison détiennent le pouvoir et sont le moteur économique du couple. Ce sont elles qui ont les clés et gèrent le portefeuille de la famille. Aujourd’hui, beaucoup sont tentées par le mode de vie à l’occidentale dont elle ne connaissent rien si ce n’est l’image transmise par la télévision ». Avouons-le, c’est cet humus culturel et la capacité de mobilisation qui en résulte qui a fait émerger le pays du marais de la misère - éducation de qualité, analphabétisme inexistant, PIB de 9 000 euros - alors que dans les années 60 il survivait grâce a l’aide alimentaire.

« Malgré les abus, l’évolution est globalement positive, juge Maître Li résolument optimiste. Dans les secteurs d’activité modernes, les discriminations s’effacent. Cela va s’étendre car avoir tant de femmes qualifiées réduites à des rôles subalternes est un contresens économique. » C’est la responsabilité du pouvoir politique d’adapter la croissance aux critères de l’OCDE qui surveille de prêt son seul état membre où la semaine de travail reste fixée à six jours. Un vent nouveau s’est peut-être levé avec l’élection du président progressiste Roh Moo Hyun. Quatre femmes ont été nommées ministres, dont une à la Justice. « C’est une révolution », constate Hélène Lebrun. De la Maison Bleue (résidence du président) émanent d’autres signes positifs : projet de la semaine de cinq jours, loi régulant le travail des immigrés dont 75 % sont illégaux. Encore faut-il que le politique l’emporte sur l’implacable logique économique dans un contexte de concurrence régionale de plus en plus forte avec la montée en puissance de la Chine et se donne les moyens de faire appliquer ses décisions. Une loi contre la discrimination et le harcèlement sexuel existe depuis 1998 sans que cela change quoique ce soit au quotidien. L’inspection du travail qui harcèle les employeurs les plus en vue ferme les yeux sur les PME. Les solutions relèvent plus d’une évolution des mentalités que d’un nouvel arsenal législatif.

Le Grand Hilton doit cesser d’esquiver ses responsabilités et garantir la sécurité du travail, lit-on aussi sur la pancarte de la militante de la KWWAU qui passe presque inaperçue dans la ronde des taxis noirs Deluxe qui déposent les clients. Obstination et courage vont être nécessaire pour parcourir le long chemin conduisant à moins d’injustices et à l’obtention de droits aussi élémentaires que celui de former un syndicat et de faire grève. Sur les 168 clubs de golf du pays, une organisation des caddies a vu le jour dans cinq seulement. La direction du Grand Hilton n’a pas entrouvert sa porte. Déjà 7 anciennes employées ont accepté de pires conditions de travail pour payer le riz et le kimchi (met traditionnel). Une lueur toutefois : Coréens et Coréennes ont prouvé qu’aucun défi ne les effrayaient et qu’ils pouvaient cheminer vers des jours meilleurs ppali ppali (expression typique exprimant la rapidité d’exécution).

Dossier paru dans Faim et Développement magazine, le mensuel du Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement.
Alain Devalpo